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COZIC À vous de jouer De 1967 à aujourd'hui

10 octobre 2019 au 5 janvier 2020

Figure incontournable de l’art contemporain au Québec, COZIC est une entité artistique à deux têtes et à quatre mains née des imaginaires de Monic Brassard et d’Yvon Cozic.

Appartenant à la génération d’artistes de la contre-culture ayant émergé avec la Révolution tranquille, COZIC a joué un rôle majeur dans le décloisonnement disciplinaire des arts visuels au Québec : en s’affranchissant des moyens d’expression traditionnels que sont la peinture et la sculpture, COZIC a bouleversé l’idée même d’œuvre d’art.

En phase avec les pratiques contemporaines – tant québécoises et canadiennes qu’internationales –, COZIC s’est fait connaître dès la fin des années 1960 par ses œuvres informes à caractère pop et par son utilisation de matériaux inusités, mais aussi et surtout pour son désir sincère et avoué de rapprocher l’art et la vie.

Sans perdre son souffle créatif originel, COZIC s’est démarqué au fil des ans par une impressionnante capacité à se renouveler. Sa production – développée de manière sérielle autour d’« obsessions » et de « problèmes » artistiques à résoudre – est ponctuée par d’importants revirements esthétiques.

 

Autrement dit, COZIC n’est jamais là où on l’attend.

 

Toutefois, malgré ces « ruptures », la production cozicienne s’inscrit dans une cohérence, une continuité : l’usage de matériaux usuels, la fabrication manuelle et l’ancrage dans le quotidien traversent cette œuvre marquée par les contrastes (forme/antiforme, dur/mou, volume/vide, rigueur/excès, savant/populaire).

COZIC étonne par sa grande polyvalence et son plaisir évident du faire : il mêle couture, dessin, pliage, confection d’objets en vinyle, en bois ou en carton, performance, installation et production d’œuvres extérieures in situ. Le jeu, dans ses multiples dimensions – autant esthétique, sensorielle et sociale que langagière –, ouvre les œuvres à plusieurs niveaux de lecture et en dynamise la réception. Il se présente comme une main tendue aux visiteurs et visiteuses pour qu’ils s’approprient les œuvres.

Première rétrospective muséale consacrée à COZIC, cette exposition offre une occasion rare de découvrir l’étendue et la richesse de son œuvre polymorphe. En rassemblant une centaine de pièces réalisées entre 1967 et aujourd’hui, elle met en lumière des moments clés et des œuvres phares de sa production, des œuvres molles à celles du projet Code Couronne, en passant par les pliages, dont est issue la fameuse Cocotte.

Les sculptures molles et les Surfaces

Les premières séries d’œuvres de COZIC, réalisées au cours des années 1960 et 1970, témoignent de sa posture avant-gardiste dans un monde de l’art en grande mutation. Si, par leurs matériaux industriels et leurs couleurs vives, ces œuvres s’inscrivent dans la mouvance du pop art québécois, elles s’en distinguent néanmoins puisqu’elles ne renvoient à aucune image ni aucun objet de consommation.

Les sculptures molles se rapprochent tout autant, sinon plus, des mouvements artistiques intéressés par la matière et l’occupation de l’espace (post-minimalisme, process art, antiforme, arte povera) – des mouvements mis à l’avant-scène lors de l’exposition culte Quand les attitudes deviennent forme présentée à Berne, en Suisse, en 1969.

Confectionnées grâce à la couture, une technique « féminine » boudée par les beaux-arts, et au moyen de matières souples (vinyle, tissu, fourrure synthétique), les sculptures molles, avec leurs formes biomorphiques, se démarquent par leur « présence active ». Loin des formats statiques de la sculpture et de la peinture traditionnelle, les œuvres sont étalées au sol, suspendues au mur ou au plafond. Elles s’animent, s’épanchent et se répandent dans l’espace, amenuisant de manière tangible la distance physique entre elles et les membres du public.

Mais au-delà de leurs excès baroques et de la nature transgressive de leur matérialité, plusieurs œuvres, dont les Surfaces, possèdent aussi des qualités formelles indéniables. Ainsi, tout en se libérant du cadre de la peinture, elles rappellent – par la fonction structurante de la couleur pure et des formes géométriques – le travail pictural de la peinture abstraite. En cela, elles prolongent en quelque sorte les recherches des post-plasticiens comme Guido Molinari et Claude Tousignant.

Au-delà du visuel

Une volonté de s’inscrire en faux contre une certaine culture élitiste et de trouver en l’art un vecteur de transformation sociale amènera COZIC à créer une série d’œuvres convoquant la participation active du public. À l’heure où Roland Barthes proclamait la mort de l’auteur et la naissance du lecteur, conférer plus de place à la réception des œuvres semblait aller de soi pour plusieurs artistes, notamment dans un esprit de démocratisation des arts.

 

En invitant les gens à manipuler ses pièces,

COZIC bravait l’interdiction suprême du monde des musées:

celle de toucher aux œuvres.

 

L’emploi de la peluche, une matière non noble et bon marché, sert évidemment à remettre en question la hiérarchie des matériaux de création, mais aussi, par ses qualités tactiles, la primauté du sens de la vue – considéré comme plus intellectuel – sur les autres sens.

Au-delà de leur aspect ludique, ces œuvres soulèvent des questions d’importance sur lesquelles le milieu de l’art contemporain s’interroge encore aujourd’hui.

  • Une création doit-elle être – physiquement et conceptuellement – mise à distance des spectatrices et spectateurs pour acquérir le statut d’œuvre d’art?
  • Un monochrome en tissu a-t-il, par la simple nature de son matériau, forcément moins de valeur esthétique et artistique qu’une toile peinte?
  • Les œuvres muséales peuvent-elles stimuler plusieurs sens autres que la vue?

En raison de toutes les questions qu’elles soulèvent, ces œuvres sont d’une actualité désarmante.

D’ailleurs, de manière fort paradoxale, plusieurs œuvres rassemblées ici ne peuvent plus être manipulées en tout temps par le public, pour des raisons de préservation. Certaines pièces sont fragiles; les manipulations répétées et nettoyages subséquents les endommageraient. Cette fragilité a incité le Musée, dont l’un des mandats est d’assurer la conservation des œuvres historiquement signifiantes, à choisir la prudence.

Cette décision, prise en accord avec les deux artistes derrière COZIC, est le résultat d’un long processus parsemé de questions. Peut-on mettre à risque une œuvre manipulable des années 1970 ayant survécu plus de 40 ans? L’expérience du public d’aujourd’hui doit-elle prévaloir sur celle de demain? Est-ce que le statut d’une œuvre change complètement quand elle entre au musée? Si oui, de quelle façon?

La Cocotte

Au tournant des années 1980, COZIC abandonne de manière radicale – et courageuse pourrait-on ajouter – le type d’explorations par lesquelles il s’était fait connaître. Les œuvres molles sont ainsi délaissées au profit d’une nouvelle exploration artistique : l’appropriation.

La redécouverte accidentelle de la cocotte, un pliage en origami calquant schématiquement la silhouette d’une poule que les deux artistes ont appris à confectionner durant l’enfance, propulse la production d’une nouvelle série. De manière obsessionnelle, COZIC duplique pendant une année entière la cocotte au moyen de bouts de papier trouvés pour créer l’œuvre A Cocotte a Day Keeps the Obsession on the Way (1978).

Pour des artistes cherchant à interroger le statut de l’œuvre d’art, l’acte d’appropriation est conceptuellement riche. Il en effrite ou trouble en effet trois critères de reconnaissance : l’originalité, l’authenticité et la paternité artistique. La cocotte de papier, faite pour être reproduite par différentes mains et dont l’origine est inconnue, devient d’autant plus intéressante pour COZIC qu’elle se présente comme une forme de ready-made, c’est-à-dire un objet commun choisi par l’artiste pour être élevé au rang d’œuvre d’art. En détournant le motif de la cocotte et en le faisant migrer vers d’autres matériaux que le papier, COZIC crée tout un répertoire autour de cette forme, l’érigeant en une sorte de signature artistique.

 

Ainsi, tout comme les boîtes de soupe Campbell font penser à Andy Warhol,

la cocotte de papier est maintenant associée à COZIC.

 

Le pliage

L’intérêt de COZIC pour le pliage se complexifie au cours des années 1980. Le motif quasi figuratif de la Cocotte laisse place à une conception plus libre du pliage où des formes abstraites sont obtenues par l’intermédiaire de manœuvres aléatoires. Les rabats des matières souples sur elles-mêmes forment plusieurs épaisseurs et permettent de créer des compositions graphiques inédites qui s’appuient entre autres sur le jeu du visible et de l’invisible.

Mais sans surprise, au lieu de cantonner ses explorations du pliage à un matériau en particulier et à une méthode unique, COZIC produit une déclinaison d’œuvres aussi variées qu’étonnantes où le pliage, faisant parfois l’objet d’une représentation, n’est qu’une illusion.

Fait intéressant, le Musée du Québec (aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Québec) a été, en 1981, la première institution à montrer les séries Grands Pliages et Ground Pliages, lors d’une exposition qui réunissait les œuvres de COZIC et de Jean Noël. Dans une forme de clin d’œil à l’histoire, COZIC a refait pour l’exposition actuelle un grand pliage mural, tel un écho au geste artistique posé près de 40 ans plus tôt.

Salle des petits objets et autres curiosités

Inspirée par l’atelier de COZIC, cette pièce tente d’en traduire l’esprit créatif sans pour autant en faire une reconstitution à l’identique. Il faut dire que l’atelier de Monic Brassard et d’Yvon Cozic, les deux artistes derrière COZIC, est particulièrement captivant pour ceux et celles qui le visitent : il regorge de curiosités, de petites sculptures, d’objets trouvés et assemblés, d’affiches et de documents d’archives.

Considérant que le côtoiement de ces éléments hétéroclites permet de saisir le pouls qui anime la démarche et les recherches plastiques de COZIC au fil des ans, il a semblé pertinent de les réunir dans l’enceinte muséale.

Tous les éléments présentés proviennent de l’atelier de COZIC. Ils ne sont pas – sauf exception – des œuvres finies, mais des idées esquissées, modelées, sculptées. Un peu comme les écrivains et écrivaines pensent avec des mots, les artistes pensent avec et à travers la matière.

C’est donc un geste généralement invisible aux visiteurs qui est ici mis en lumière : le geste artistique « dénudé », dans sa genèse et sa plus simple expression. L’accrochage des éléments, chargé et vaguement pêle-mêle, se veut fidèle à celui de l’atelier.

Des sculptures en équilibre aux œuvres qui épient

Après avoir exploré le plan et la planéité par l’intermédiaire du pliage, COZIC fait basculer ses créations dans la tridimensionnalité et l’exploration de matériaux solides. Il réaffirme ainsi l’intérêt du travail de la matière à une époque où les pratiques artistiques se dématérialisent de plus en plus sous l’impulsion des développements technologiques.

Les sculptures ici réunies – toutes réalisées au tournant des années 1990 à l’exception de deux, plus tardives – sont emblématiques de l’intérêt de COZIC pour l’occupation de l’espace, la récupération et la confection manuelle. Assemblées à partir de matériaux divers (métal, bois, plume, tissu, etc.), ces œuvres dénuées de socle s’éloignent de la forme sculpturale traditionnelle pour mieux s’installer de manière aérienne dans l’espace. Constituées tout autant, sinon plus, par les vides que par les pleins et usant d’effets trompe-l’œil, elles jouent sur les perceptions en donnant l’impression d’être en équilibre précaire.

Derrière le grand mur qui divise la salle se trouve une série d’œuvres d’un tout autre registre. Ces œuvres explorent la question du regard, importante pour COZIC depuis ses débuts. Même si, dans les arts visuels, la part active du regard du spectateur est centrale dans l’expérience esthétique et l’interprétation des œuvres, il est facile de l’oublier.

Sachant pertinemment que c’est quand on se sent épié que l’on prend conscience du pouvoir du regard de l’autre – et par extension du sien –, COZIC a conçu diverses œuvres qui « observent » les visiteurs et visiteuses. Une manière de rappeler que le regard – indéniablement subjectif et façonné par la culture – n’est jamais neutre.

Réenchanter le quotidien

Preuve de l’inlassable créativité de COZIC, cette dernière section regroupe une variété d’œuvres récentes, réalisées pour la plupart au cours des deux dernières décennies. Outre les œuvres du projet Code Couronne, décrit un peu plus loin, la salle rassemble diverses œuvres explorant certains thèmes – la spiritualité, la métaphysique, les mystères de l’univers – qui dépassent le monde sensible.

Les liens entre ces thèmes et l’art ont jalonné l’histoire de l’art occidental, façonnant d’ailleurs tout un pan de l’art moderne. Quant aux artistes contemporains, peut-être plus sceptiques par rapport aux « nécessités intérieures », ils et elles avaient jusqu’à un certain point délaissé les questions s’y rattachant, avant d’y revenir.

Loin de vouloir susciter une expérience artistique transcendante en s’alignant sur une esthétique de la dématérialisation, COZIC a choisi d’aborder ces enjeux avec une touche d’humour bienveillant. Dans une esthétique néo pop « maison » qui n’a rien à voir avec la version clinquante de ce mouvement international, COZIC n’hésite pas, encore une fois, à utiliser des matériaux banals pour confectionner ses œuvres.

Plutôt que d’exprimer de la dérision, l’apparence kitsch des œuvres permet d’appréhender les questions fondamentales dans un certain rapport avec le réel. Qui sait, dans une époque marquée par les crises (identitaire, humanitaire, environnementale et spirituelle), la quête de sens passe peut-être par un réenchantement du quotidien.

Le projet Code Couronne

La dernière grande série créée par COZIC, toujours en cours de réalisation, est l’ambitieux projet Code Couronne, dont sont ici rassemblées certaines pièces. Peintes (ou dessinées) dans des aplats de couleurs vives suivant des formes circulaires, les œuvres de cette série semblent au premier coup d’œil relever strictement de l’abstraction picturale. Comme elles proposent une riche expérience chromatique, elles ne sont pas sans rappeler le travail des peintres de l’abstraction géométrique.

Mais au-delà de leur dimension purement visuelle, les œuvres du projet Code Couronne explorent la question de la codification du langage écrit. Chacune d’elles compose un mot qui peut être lu à l’aide du décodeur élaboré par COZIC. Ce dernier, le fameux Code Couronne sur lequel repose l’ensemble du projet, est un système de 26 signes graphiques colorés qui reprend toutes les lettres de l’alphabet. En d’autres mots, une pastille colorée correspond à une lettre. Lors de la création des œuvres, la combinaison des pastilles colorées représentant chacune des lettres provoque des rencontres chromatiques fortuites, relevant en partie du hasard.

Sur une autre note, plutôt que d’éliminer, comme il est d’usage de le faire dans l’art abstrait, toute référence directe au monde visible, ces œuvres représentent de manière symbolique ou schématique les mots qu’elles évoquent. À titre d’exemples, l’œuvre Brume (2011) suggère l’idée de la brume par l’usage du plexiglas givré et l’œuvre Mot caché reprend le principe de la grille du jeu de lettres du même nom.

De façon fort singulière, le projet Code Couronne tisse ainsi des liens étroits entre deux notions souvent opposées : le concept et la forme. Un va-et-vient continu se déroule entre la chose représentée, sa représentation mentale et sa représentation matérielle, faisant écho à l’œuvre iconique Une et trois chaises (1965) de l’artiste conceptuel Joseph Kosuth (composée d’une chaise en bois, de sa photographie et de la définition du mot chaise).

Les artistes derrière COZIC

Amoureux dans la vie, Monic Brassard (née au Québec en 1944) et Yvon Cozic (né en France en 1942) se sont rencontrés à l’École des beaux-arts de Montréal au début des années soixante. Leur association artistique, sous le nom emblématique de COZIC, leur a permis de développer une œuvre pensée à deux têtes et tissée à quatre mains qui rejette le mythe voulant que le génie artistique ne soit qu’individuel. COZIC a présenté son travail dans plus de trois cents expositions en Amérique et en Europe, et a réalisé une trentaine d’œuvres d’art public au Canada.

Monic Brassard et Yvon Cozic ont reçu plusieurs hautes distinctions témoignant de la qualité de leur carrière. Ils ont été nommés Membres de l’Académie royale des arts du Canada (2003), ils ont reçu la prestigieuse Bourse de carrière Jean-Paul-Riopelle (2012-2013), décernée par le Conseil des arts et des lettres du Québec, le Prix Paul-Émile-Borduas (2015) des Prix du Québec, et le Prix du Gouverneur général du Canada en arts visuels et en arts médiatiques (2019).

Crédits:

  • COZIC, Les Orphelins, 1973. Peluche, nappe ouatée, bois, corde de nylon (20 éléments), 127 x 13 cm. Collection particulière. © COZIC / SOCAN (2019)
  • COZIC, Cocotte en peluche, 1978. Carton, peluche, satin, 43 x 41 x 18 cm. Collection particulière. © COZIC / SOCAN (2019)
  • COZIC, Mikado, 1991. 41 bâtons de bois, acrylique, craie blanche, 10 x 500 x 300 cm. Collection particulière. © COZIC / SOCAN (2019)

Photos: Idra Labrie

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